5. L’oreille de l’ethnomusicologue

L'
oreille de l’ethnomusicologue – du moins telle que je la conçois – relève d’une conception à la fois mentaliste et culturaliste de la musique. Précisons que la préposition “de”, utilisée ici, n’implique aucune notion d’appartenance : l’oreille de l’ethnomusicologue est tout sauf la sienne : c’est d’abord celle de l’autre, celle de ses sujets d’étude, des gens chez qui il travaille, dont il aspire à connaître et à faire connaître le mécanisme.

C’est donc une “oreille culturelle” qui se construit au contact étroit avec le terrain. Une oreille à la fois caméléon et ascétique, qui s’adapte aux réalités sonores qu’on lui offre et qui doit s’en nourrir 1

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Filmé par Marc Chemillier [2007]
Pour d'autres développements cf. la rubrique "ça se discute" ...

Curieusement, alors même que, depuis de longues années, elle est au centre des débats2 de notre discipline et qu’aucune thèse d’ethnomusicologie digne de ce nom n’en ignore l’existence, elle n’a pas, en tant que telle, donné lieu à des publications décisives. C’est ainsi que la bibliographie de référence de Penser les sons de Stephen Mc Adams et Emmanuel Bigand, Puf, 1994, qui comprend pas moins d’un demi-millier d’items, ne comprend guère que trois ou quatre articles qui, de près ou de loin, abordent le sujet 3. Les ethnomusicologues, quant à eux, semblent s’être mis d’accord pour laisser de côté les aspects théoriques de la question et se contentent de rappeler à loisir – parfois même abusivement – que “chez eux”, c’est-à-dire sur leur terrain, ce n’est pas comme ailleurs : la production esthétique et, plus exactement, l’art de produire du sens avec des sons, est d’une nature particulière. “Là-bas, disent-ils en substance [chez les Pygmées, chez les Zoulous, mais aussi chez les Sardes ou les Roumains du Pays de l’Oach], les codes divergent des nôtres autant que les aptitudes qui servent à les déchiffrer”. Cette voie, explorée au cours de plusieurs séminaires et conférences que j'ai tenus sur le Jazz et, plus précisément, ce que j’appelle “l’oreille Jazz” – cf. Articles 2003 a) et 2006 a), rappelle aussi qu’il n’y a aucune raison de cantonner l’ethnomusicologie dans un champ “exotique” qui, à l’origine, était le sien.

“Dites-moi comment vous la pratiquez et je vous dirai comment vous l’entendez”. Tel est le principal présupposé de la démarche des ethnomusicologues. Mais, en dépit de cela, il n’est pas très fréquent d’entendre ces derniers parler de musique en terme d’aptitude. Ils cantonnent le plus souvent leur recherche à la trace sonore dont cette aptitude s’est rendue responsable et en restant singulièrement muet sur ce qui la rend possible; ils se contentent le plus souvent de faire entendre sur disque ou de transcrire du mieux qu’ils peuvent la production sonore des gens chez qui ils travaillent, non sans souligner, bien sûr, son contexte spécifique. Les recherches sur les Aptitudes humaines en général sont pourtant un axe central de la recherche, qui devraient être l’équivalent pour le CNRS et son Département des Sciences de l’Homme, de ce qu’est l’Éducation pour le Ministère de l’Éducation Nationale.

Cette approche nécessaire sur la cognition se concrétise par la création au CNRS d’une Recherche Thématique Programmée [RTP] ayant pour intitulé « Musique, cognition, société », dont j’assure la présidence avec Emmanuel Bigand, psychologie "expérimentaliste" de la musique [Lead, Dijon] : deux – et bientôt trois – rencontres ont été organisées, l’une sur « Musique et mémoire », ESPCI, 24--25 février 2006, l’autre sur « Musique et apprentissage », Ircam, 23-24 juin 2006 et enfin, en cours, sur « l'embodiment».

Filmé par Marc Chemillier [2007] 

[Ethnomusicologie et expérimentation : cf. lien RTP "Musique, cognition, société" ->


1 Je simplifie ici l’exposé car, bien entendu, l’oreille n’est pas seulement conditionnée par la culture puisque, en tant qu’organe singulièrement actif, elle est aussi productrice de cette culture.

2 Sous des appellations diverses, bien entendu : ainsi la notion de “pertinence” empruntée, sans nuance aucune à la linguistique, ou l’opposition Etic/Emic [séparant drastiquement les faits culturels d'une réalité supposée objective], encore active dans notre discipline. Comme on sait cette problématique a été initiée par Pike il y a soixante-dix ans et, à ma connaissance, n’a jamais donné lieu à un débat critique sérieux pour ce qui est de son application au champ musical (cf. cependant mon court article 1991b).

3 Une exception : le fameux Music Cognition de W. Jay Dowling et Dane L. Harwood, Academic Press, 1986, dûment cité qui, de façon surtout programmatique (pp. 3-4),  rappelle les principes d’une cognition déterminée par des conduites culturelles.

---> Et qui finalement ne nous disent pas pourquoi ce Miserere de Sardaigne, mettant en oeuvre une étonnante économie de moyens, nous émeut si profondément [enregistr. B.L.-J, 1983]

 

 
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